Nadia Finkielman, 74 ans et slameuse : « Je suis un concept »

Elle n’est pas de la génération de Grand Corps Malade, et pourtant, elle « slame ». Cet art oratoire, à tort souvent assimilé à du rap, se révèle être une nouvelle forme de partage intergénérationnel. Rencontre avec Nadia Finkielman, 74 ans, peintre, chanteuse et aussi… slameuse.

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Nadia Finkielman (DR)

27, rue de la Grange-aux-Belles, Nadia Finkielman ouvre la porte en ferraille de sa maison , «  un ancien restaurant dont personne ne voulait, acheté une bouchée de pain, où il a fallu tout refaire ». Aujourd’hui, ce lieu éclectique symbolise les mille et une facettes de sa vie d’artiste : une partie « atelier » où s’enchevêtrent pêle mêle les toiles lumineuses, un vaste séjour confortable, surmonté d’une mezzanine que Nadia a aménagée en guise de chambre.

Elle va bientôt fêter son 74ème anniversaire, mais elle en paraît quinze de moins. Souriante, elle est vêtue de noir et d’un gilet en flanelle bleu, d’un style ressemblant  plus à Catherine Deneuve qu’à une icône du slam. Pourtant, Nadia n’hésite pas à monter sur scène pour partager ses textes. Elle est même devenue l’égérie du Down Town Café, ce bar du 11ème arrondissement de Paris où chaque lundi se déroulent des scènes ouvertes de slam, puisque elle a écrit l’hymne de ce repère de slameurs convaincus. Contrairement aux idées reçues, cette discipline importée des Etats-Unis n’est pas une variante du rap ou du hip hop, mais un art oratoire visant à démocratiser la poésie en éliminant les barrières :  culturelles, sociales, mais aussi générationnelles.

Vive, d’une beauté troublante, Nadia s’agite pour servir le thé japonais au riz grillé dans sa cuisine aux couleurs méditerranéennes. Dans un moment d’inattention, elle le renverse malencontreusement, et court chercher une éponge. De l’autre côté , un rayon de soleil pénètre la coursive exiguë tapissée de mosaïques « rapportées d’un voyage au Maroc ».

« J’ai tout fait dans ma vie, sauf la pute »

Cette artiste complète n’aime pas être mise dans une case : « certes , je fais du slam, mais pas que. Je suis dans la créativité. En fait, je suis un concept ». Car, l’attrait des mots et du rythme s’est imposé rapidement. Alors qu’elle voulait revenir à la chanson française, Nadia a découvert le slam grâce à un ami, Michel qui lui a dit « Nadia, la chanson française , c’est dépassé, il faut que tu fasses du slam ». Vite séduite par cet art oratoire qui fait la part belle aux déclamations poétiques, elle accepte. Et ce n’est pas ses sept décennies qui l’ont empêchée d’embrasser une nouvelle activité : « de toute façon , dans ma vie, j’ai tout fait. Sauf la pute. »

C’est ainsi que la fringante septuagénaire au franc-parler désarmant a commencé à participer à des soirées slam, où se mêlent différentes générations et milieux sociaux. « Ça m’a permis de passer de la chanson à une autre forme d’écriture, et aussi, à apprendre à jouer la comédie », explique-t-elle, car cette pratique exige une certaine prestance. La plupart du temps, les soirées slam sont précédées d’atelier d’écriture, où Nadia a pu travailler son style et rencontrer des personnes d’horizons différents. « J’étais la plus âgée , mais ça ne  m’intimidait pas au contraire. La seule difficulté a été de me séparer de ma guitare, car il n’y a pas d’accompagnement musical dans le slam. » Cette femme pétillante n’a pas peur de la scène, puisqu’elle a commencé à se produire au Cabaret Rive Gauche en 1968 avec Coluche et Bernard Lavilliers.

En revanche, elle regrette quelques règles strictes imposées par les puristes du slam : « une déclamation ne doit pas dépasser trois minutes lors des tournois. Et je déteste la compétition. ». Grand Corps Malade, le slameur français le plus connu, n’est d’ailleurs pas considéré comme tel par certains puristes puisqu’il utilise un fond musical et ne respecte pas les règles des tournois, précise-t-elle. Pourtant, ce refus de la compétition n’a pas empêché Nadia d’arriver en demi finale du concours international de Slam.

« J’ai mal au monde »

Son inspiration pour ses textes, elle la puise dans les côtés positifs de la vie : « c’est mon secret de jeunesse, j’aime la vie et surtout pour moi les âges des gens n’ont pas d’importance. Je me sentais bien plus vieille à 40 ans que maintenant. » Pourtant, le slam représente aussi un vecteur d’écriture engagée : « J’ai mal au monde. Je pleure aussi tous les jours en pensant à la misère. Nous n’avons pas de recul sur notre existence , nous ne connaissons encore rien sur les conséquences de nos comportements. C’est pourquoi j’essaye de me concentrer sur le positif ». Le slam, c’est un moyen de « passer un message, pas pour être une chanteuse ou poétesse de plus », et le message de Nadia est simple mais efficace. Elle se bat de toutes ses forces contre les visions manichéennes du monde, de « bien et mal », cherche la lumière et l’ouverture à la fois dans ses textes et sa peinture.

Après avoir quitté son mari à 26 ans, dont elle a eu un fils, Nadia s’est essayé à plusieurs professions et activités. Ouvrière, femme de ménage, décoratrice, puis chanteuse aux quatre coins du monde grâce à l’Alliance Française , une fondation pour l’enseignement de la langue de Molière à travers le globe…et enfin peintre. Cette vocation lui est venue un jour où, lassée, elle s’est cassée la voix.

 Une artiste complète

Un iPad dernier cri à la main, elle se lève et sort ses textes et ses photos. Elle décide de nous faire écouter son dernier projet en préparation, sa fidèle « compagnonne » Poutchinette sur les genoux. La voix au timbre suave émanant de la chaine Hifi semble être celle d’une jeune femme, et pourtant , c’est bien celle de Nadia. Ses yeux azur pétillent derrière ses lunettes écailles. Lorsque elle fait écouter son travail, elle se trémousse en rythme en claquant des doigts.

Ses 15 titres sont des adaptations musicales de textes, la plupart écrits auparavant pour des joutes de  slam. Paris , le temps qui passe, le racisme, l’amour, l’art, la liberté, chaque phrase est une ode aux mille facettes de la vie. Se considérant elle même comme « une mauvaise juive », elle apprécie les valeurs de tolérance et de libre expression véhiculées par le slam.

«  Pas besoin d’intermédiaire entre moi, le ciel et la terre

pas de curé, pas de rabbin, personne pour me tenir la main

pas de grand maitre, pas de gourou , d’imam ou de prêtre vaudou

pas de pompeuses cérémonies ni de sermons à l’agonie

personne pour prendre le pouvoir sur mon esprit, sur mon vouloir

pas de contraintes , pas de tabous, personne pour me mettre à genoux

… »

 Le prochain projet de Nadia Finkielman consiste à mélanger ses multiples talents : exposer ses toiles dans un lieu où l’on pourrait à la fois écouter ses chansons et ses slams. Un concept à son image.

Par Claire Estagnasié

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