Trop vieille à 37 ans pour jouer la partenaire amoureuse d’un acteur de 55 ans : les mœurs changent, les préjugés sur l’âge demeurent

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L'actrice américaine Maggie Gyllenhaal. Crédit Reuters
L’actrice américaine Maggie Gyllenhaal. Crédit Reuters

Récemment, l’actrice américaine Maggie Gyllenhaal, 37 ans, a confié s’être vu refuser un rôle où elle devait jouer la compagne d’un homme de 55 ans, car jugée “trop vieille”. Car malgré la libéralisation des mœurs, le « jeunisme » est toujours très présent dans les relations des hommes envers les femmes.

Atlantico : Outre les contraintes liées au casting du film, comment expliquer ce choix, alors qu’il ne serait pas forcément choquant de rencontrer cette différence d’âge dans la vie ?

Michelle Boiron : On est en plein paradoxe. Aujourd’hui, on prône l’égalité des sexes, d’un côté, et d’un autre, on continue de stigmatiser les différences de « traitement », voire de considération, homme/femme dans des secteurs particulièrement porteurs d’image, tels que le cinéma.

On a le sentiment qu’il n’y a pas de bon compromis et que l’égalité n’est pas souhaitable, voire impossible, sauf à effectuer un glissement sociétal vers la théorie du genre.

Une femme qui choisit un homme plus âgé vient valider la théorie selon laquelle elle aime se sentir protégée, en sécurité.

Alors qu’un homme qui choisira une femme plus jeune le fera pour une réassurance de sa virilité. Ces clichés ont la vie dure.

Mais on constate également que certaines femmes se tournent vers des hommes plus jeunes, plus désirants, sans être forcément stigmatisées. Ce sont des femmes dont la réussite professionnelle est acquise et qui  assument leur désir. Elles n’ont plus besoin d’un père de substitution et se sentent mues par des pulsions de vie et un besoin de « fraicheur ». La société actuelle a même donné un nom à ces femmes : les cougars.

Ce qui rend aujourd’hui la discrimination fondée sur l’âge de la femme infondée, c’est que les femmes de 40 ans aujourd’hui n’ont rien à voir avec les femmes des générations précédentes qui étaient des « grands-mères » à 40 ans réduit les différences d’âge. Les progrès de la médecine, l’évolution des modes de vie, de l’hygiène alimentaire, la pratique régulière du sport et la conscience accrue du corps ont amélioré très significativement la forme physique. La chirurgie esthétique, à dose modérée, participe également à ce phénomène « anti-âge », ce qui réduit très nettement l’apparence des différences d’âge quand elles sont significatives et permettent aux deux sexes de sortir des caricatures péjoratives.

Il reste que le jeunisme à tout prix, érigé au rang de valeur, vient contrarier ce mouvement vers l’abolition des différences liées à l’âge. Il en résulte une tension entre ces deux pôles ; d’où le refus du rôle opposé à Maggie Gyllenhaal, alors qu’il ne peut pas être justifié par son apparence physique. On peut dire aussi que cette mise en avant, à tout prix, de la jeunesse est un prétexte facile pour que la société d’aujourd’hui, dominée encore par les hommes, continue de véhiculer les vieux clichés matchistes.

Pourquoi la société a-t-elle besoin de voir un reflet correspondant aux normes qu’elle juge valide ? Ce critère se retrouve-t-il dans toutes les sociétés ? Et quels sont les mécanismes psychologiques qui rentrent en jeu ?

Le sujet humain est un être culturel. Il faut donc étudier le système de valeurs et de croyances d’une société pour accéder à la compréhension de ses comportements. La réussite du couple est aujourd’hui essentiellement orientée sur l’épanouissement. La sexualité réussie est le principal marqueur de cette réussite. Ainsi la normalité sexuelle  est souvent questionnée dans le couple. Elle répond à des normes sociétales qui sont  nécessairement évolutives, contingentes et liées aux mœurs du moment.

L’homme et la femme n’auraient pas la même perception du « bonheur conjugal » et surtout, les femmes ne cultivent pas le même érotisme que l’homme. Elles n’inventent pas la même scène. Dans leur scénario, elles rêvent de faire l’amour avec un homme célèbre alors que les hommes rêvent d’une femme sublime ! Peut-être que la puissance et le pouvoir que les hommes exercent sur elles depuis tant d’années ont fait que les hommes ont érotisé le pouvoir. L’équivalent du pouvoir pour l’homme au féminin, c’est la beauté de la femme. Kundera a écrit : « Les femmes ne recherchent pas des hommes beaux mais ceux qui ont possédé de belles femmes ».  Indépendamment de la différence d’âge, on peut aussi constater des différences fondamentales comme la nécessité pour les femmes de s’inscrire dans une certaine continuité alors que l’homme rêve de discontinuité pour nourrir notamment l’érotisme nécessaire à son désir. La femme veut fixer l’homme, car pour se dévoiler, elle a besoin de la durée. Elle préfèrera être aimé que d’aimer, tant elle a besoin d’être désirée.

Doit-on y voir une preuve que la libéralisation des couples n’est finalement pas si avancée, même dans les sociétés occidentales ?

Le couple est une instance qui n’a vu le jour qu’après 1968. Auparavant, il n’était question que de la famille. La libération des mœurs sexuelles de ces années-là a permis de dissocier le couple et sa réussite, de la famille proprement dite. La liberté, l’égalité tant espérées n’ont pas aboli la quête d’un bonheur qui prône toujours un amour idéal vers lequel homme comme femme tendent inexorablement. Il serait très dommageable de ne plus y croire et de basculer vers un pessimisme qui confine au scepticisme. L’humain se construit dans le regard de l’autre et il doit en tenir compte. La libéralisation des couples conduit à leur séparation, ce qui ne peut pas être un but en soi. On confond trop souvent sa propre liberté avec la liberté du couple.

Le couple est une entité qui, à part égale, porte la responsabilité de ce qu’il génère de positif et de négatif, de bonheur et de malheur, dans cette réunion de deux êtres.

Malgré la recrudescence des séparations, il me semble que demeure la volonté de réussir son couple. La question de l’idéal et la perception que chacun a du « bonheur » est souvent questionnée trop tard. Le couple s’entend trop souvent sur des malentendus. Ce qui semble peut-être le plus difficile à accepter, c’est le « prix » à payer pour y parvenir. Chaque société selon sa culture crée une manière d’ »être »  en couple, en famille ou en célibataire, et ce, au regard de ce que elle lui dicte. L’influence du « politiquement correct » joue dans tous les domaines, même ceux les plus intimes de l’homme. La société individualiste et de consommation a modifié significativement la durée du couple en occident. La difficulté d’aujourd’hui réside plus dans le « comment se rencontrer » que dans la différence d’âge qui semble être plus ou moins gérée dans les sites de rencontre. Les critères sont clairement définis et les tranches d’âge font partie des questions posées au même titre que le milieu socioprofessionnel, la couleur des yeux. La tendance est effectivement toujours à une demande des hommes à rencontrer des femmes plus jeunes, souvent de 10 ans de moins. Les femmes quant à elles sont parfois obligées de tricher pour rentrer dans une « case demandée ». Dans la vraie vie, le hasard des rencontres non balisées permettent une souplesse qui induit bien d’autres facteurs. Les mécanismes inconscients à l’œuvre dans la rencontre peuvent ainsi s’exprimer.

Quelle évolution des différences d’âge socialement « acceptables » a-t-on pu observer ces dernières années ?

La différence d’âge est artificiellement amoindrie par le fait de se sentir et rester jeune plus longtemps, ce qui est valable pour les deux sexes, mais plus particulièrement chez les femmes. En revanche, ce qui différencie toujours dans le temps l’homme de la femme, ce sont les spécificités sexuelles. En effet l’homme produit de grandes quantités de spermatozoïdes tout au long de sa vie alors que la femme ne dispose que d’un stock d’ovules bien déterminé. Cette différence liée à l’horloge biologique continue d’angoisser les femmes.

« Un enfant quand je veux » qui est un slogan révélateur de la libération sexuelle des femmes est un leurre parfois. L’âge moyen où la femme d’aujourd’hui désire et décide d’avoir un enfant est reculé de 10 ans par rapport aux générations des femmes précédentes. On est passé en quelques décennies de la femme au foyer qui élève ses enfants, libérée en son temps du sexisme par l’électroménager, par la marque Moulinex, à la femme d’aujourd’hui qui se croit libre de sa fécondité comme elle l’est de sa sexualité.

Ce leurre est accentué par les progrès de la médecine qui permet à tous les couples stériles ou non d’avoir recours à une FIV.

Ce qui est acceptable aujourd’hui ne dépend pas seulement de la différence d’âge, mais aussi de la durée d’engagement des couples. Les séparations sont telles que l’engagement à la vie, à la mort devenant rarissime, la différence d’âge qui est surtout un écueil en fin de vie alors que l’un des deux est toujours vaillant, se pose moins. L’altruisme n’étant plus le moteur du couple, l’engagement limité ouvre les portes à toutes les différences. Elles restent acceptables un temps.

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