Disparu sans laisser “d’adresse” digitale : le ghosting ou la rupture 2.0

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Le “goshting” consiste à disparaître pour éviter la confrontation. Crédit Reuters
Le “goshting” consiste à disparaître pour éviter la confrontation. Crédit Reuters

Le “goshting”, littéralement tiré de l’anglais “fantôme”, consiste à disparaître pour éviter la confrontation, dans le cas d’une rupture sentimentale par exemple. A l’ère du tout-numérique, ce phénomène prend de l’ampleur, lié aux nouvelles technologies, et révèle les nouveaux codes sociaux de notre société.

Atlantico : Le “goshting”, littéralement tiré de l’anglais “fantôme”, consiste à disparaitre pour éviter la confrontation, dans le cas d’une rupture sentimentale par exemple. Ce phénomène est-il nouveau ?

Michael Dandrieux : Dans le champs de la culture humaine, il n’y a pas ou peu d’inédits. Par contre, nous renouvelons perpétuellement les anciens thèmes racontés par les siècles. Dans ces renouvellements il y a toujours des formes surprenantes. Le “ghosting” auquel vous faites référence est la réactualisation d’un ancien thème, qui pourrait être le thème des mystes. Les mystes sont ces détenteurs d’un secret, d’un non-dit, d’une chose cachée et tenue à l’écart de l’homme de la rue. Étymologiquement, le “upsilon” des “mystes” est le “y” de mystères, mais aussi le “u” que l’on retrouve dans “muet”, et dans l’anglais “mute”, c’est-à-dire quelque chose que l’on a tû, que l’on écarte des oreilles des autres.

Le ghosting est une manière de se retirer de la prononciation, de s’extraire du discours social.

Mais avec une variation : il renvoie immédiatement à la question du corps. Du corps présent, et du corps absent. Dans votre question, vous parlez immédiatement du contexte amoureux : c’est celui dans lequel le corps est toujours en perspective : perspective du toucher, de la fusion, du dégoût, du frôlement… Il n’y a pas des milliards de formes archétypales où le corps s’exprime (par sa présence ou par son retirement). Le lecteur de Barthes le sait : on se sent un peu violé en lisant les Fragments du discours amoureux, qui est un livre qui parle si intimement de nous alors qu’il parle en réalité du tout-à-l’avenant. Mais on peut toujours trouver des configurations nouvelles.

Le “ghosting” est ainsi une manière de retirer son corps du discours social. De devenir le seul capable de parler de lui, de priver les autres d’agir sur lui, de faire de soi un secret pour l’autre. D’un côté c’est la preuve d’une force de caractère : on se retire d’un courant qui, pourtant, exprime du désir pour nous. D’un autre, c’est très commode : on tait aussi, presque magiquement, les voix de ceux qui ont quelque chose à nous dire.

A l’ère du tout-numérique, où on peut facilement suivre la vie d’une personne sur les réseaux sociaux, ou la contacter à tout moment par internet, est-ce que phénomène est amplifié ?

Le soi a toujours été une sorte de commodité, un bien d’échange. C’est la question de l’intimité qui se joue ici : où mon intimité commence-t-elle, qu’est ce que j’accepte de montrer de moi pour trouver ma place parmi mon époque ; et qu’est ce que je retire du marché courant, qu’est-ce que je me réserve. Cette dernière partie de nos vies est touchée par quelque chose de sacré. Sa valeur grandit. Elle devient comme de l’or. Nous la gardons jalousement comme le dragon. C’est toujours un bien d’échange, mais avec un tout petit nombre d’élu(e)s. A un moment de l’histoire où nous sommes obnubilés par la question de la relation, le soi est plus que jamais le centre d’un commerce. Un commerce des affects, un commerce amoureux, un commerce de l’égo. En conséquence de quoi, il nous arrive parfois d’emprunter un peu à la tirelire de l’intimité sacrée, pour habiller telle ou telle transaction sociale. On vend de la pudeur.

Notre cerveau est plastique, il s’adapte à nos expériences. L’usage du numérique, le zapping permanent, va-t-il formaté notre cerveau à adopter ce type de comportement ?

Je dirais, plutôt la culture. Par exemple, en ligne, nous pouvons fermer tous les accès extérieurs à ce que nous considérons intime. C’est une intimité sur laquelle nous avons de la maîtrise, ça c’est nouveau. Lorsque vous évoluez dans une discussion avec votre corps, vous évoluez aussi avec tous les dangers de l’humain : “les bruits et les odeurs”.

Il faut faire avec. On ne choisit pas tout, on ne “cure” que dans une certaine mesure notre personnalité lorsque le corps s’exprime. En ligne, nous avons pu nous imaginer, étrangement, que l’intimité était une question personnelle, et que notre personnalité était une construction intime. En réalité, ce que l’on a bien vu lors du passage de MySpae à Facebook, c’est que les échanges sociaux, numériques ou pas, ne sont pérennes que lorsque notre personnalité est le résultat de nos choix, et d’une sorte de petit démon social, qui contrefait, qui ajoute, qui raille, qui embellit. Sur Facebook, cela s’est vu lorsque nous avons été capable de tagger des gens sur les photos. Nous ne sommes plus uniquement celui que nous voulons montrer, mais aussi celui qui apparaît dans la vie des autres. Nous pouvons avoir oublié que cette intimité sociale existe, où on ne peut pas empêcher les gens dans la rue de voir à travers ce que nous voulons leur montrer, de nous “dévisager”.

Quelles sont les motivations de la personne qui “ghost”, qui disparait ? Le numérique rend-t-il pervers ?

Retrouver de monde étrange de sécurité qui est la ronde des mystes. Clore le cercle — trop vaste, et dons les limites sont le monde — qui a fait de chacun de nos tweets un enjeu déchirant où se lira la reconnaissance, l’amour que nous recevons de nos pairs, la confirmation que nous vivons correctement cette vie-ci…

Dans un autre contexte, et plus d’un siècle dans le passé, Durkheim parlait d’un “mal de l’infini”, d’une souffrance qui venait d’une absence de règles, de bornes, de cadres sociaux, et qui pouvait aboutir à conclusion que l’on sait. Le discours qui porte notre voix, mais aussi le discours que les autres font de soi est permanent (“que l’on parle de nous en bien ou mal…”). Si le “ghosting” est une perversion c’est en son sens premier : une “autre voie”. Et ce serait une voie de contrition, une manière d’exclure, de borner, de couper, d’ôter, de taire, de trancher, au sein de la conversion digitale exponentielle. Cela peut aussi témoigner de dispositions psychologiques et de tous les motifs du monde, qui vont de la vengeance au mépris en passant par l’obsession ou simplement le désir de retrouver la sainte paix magique qui préexistait à celui ou à ceux qui nous ont apporté la peste.

Comment réagit en général la personne qui subit le “ghosting”, ce type de comportement ? Est-ce plus douloureux qu’une rupture en face à face ?

Si vous nous remettez dans le cadre d’une relation amoureuse, oui, cela peut être insupportable. Il y a un épisode d’une série anglaise très maline, Black Mirror, qui en raconte les détails. Il y a une injustice à ce qu’une personne dispose des moyens techniques pour nous murer à l’extérieur de sa vie, parce qu’en perdant l’accès à l’autre, nous perdons aussi la possibilité de pardonner et d’être pardonné, ou tout simplement de mieux faire, voire de comprendre !

Le silence qui vient de se faire n’est pas le silence sain, le silence peuplé de l’analyse. C’est un silence suspect, un silence d’obfuscation. Mais je peux vous proposer une comparaison. Elle n’est pas de moi. Cette expérience qui est celle de l’amoureux isolé ressemble un peu à celle de l’enfant qui caresse un chat. A un moment, le chat s’en va, odieux, magnifique, souverain. Le romantisme multiplie et chante les caractères de la chose qui se soustrait à notre main. Mais c’est ainsi. Les réseaux sociaux nous ont appris qu’on pouvait toujours “googler”, “suivre”, “être amis” avec telle ou telle figure de notre passé. Mais c’est une expérience de la vie que se voir retirer arbitrairement tel trésor que nous avions investi de grands pouvoirs, telle puissante merveille convoitée. Insupportable pour le trentenaire vexé dont les textos restent lettre morte. Rien de nouveaux pour l’enfant qui a appris à regarder partir les chats.

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